Extraits
Le peigne en écaille
Mai 1941
Paris, le Marais, 20 rue des Écouffes
Il est 20 heures. Ma mère s'inquiète. Mon père n'est toujours pas rentré. D'habitude, il est de retour à la maison vers 19 heures 30 au plus tard. Avec maman, nous descendons dans la rue. Nous allons chez l'épicier, puis à la pharmacie, puis au café de la rue des Rosiers.
- Vous n'auriez pas vu mon mari?
À chaque fois, on nous fait non de la tête; on nous jette des regards peinés.
Ma mère veut aller voir au métro Saint-Paul. Il y a peut-être eu une panne! Mais non. À la station, tout semble normal. Nous descendons la rue Saint-Antoine presque jusqu'à Bastille. Retour par la rue des Francs-bourgeois. Ma mère marche vite!
- Dépêche toi, Simon.
Nous revoilà dans l’appartement. C'est Élise, ma sœur, qui ouvre la porte en entendant notre pas dans l'escalier. Elle commençait à se faire un sang d'encre. Maman est décomposée.
22 heures. 23 heures. Toujours aucune nouvelle. Ma mère s'en va frapper chez les voisins qui sortent sur le palier en pyjama. Ils dormaient déjà. Ils compatissent. Ils s’efforcent d'apaiser maman - en vain. Maman revient dans l’appartement.
Elle ne dormira pas. Élise et moi, nous nous assoupissons, blottis à côté d’elle sur le canapé. Je me réveille en sursaut: maman vient d'éclater en sanglots. Elle se lève, gagne la chambre, va dans la cuisine, retourne dans la chambre, revient au salon où elle se laisse tomber dans un fauteuil. Elle pleure en silence. Elle ne sait plus que faire.
Aux premières lueurs du jour, elle repart chercher son mari dans le quartier. Rue des Rosiers, le patron du café lui fait signe.
- Ah, Madame Crespi! Je viens juste de raccrocher le téléphone. Il y a un message pour vous. Je m’apprêtais à aller vous prévenir. Un homme a appelé…
- Qui? Il a donné son nom?
- Il a dit qu’il téléphonait de la part de Victor Crespi…
Le patron du café hésite, puis lâche enfin:
- Votre mari a été arrêté. Il vous fait dire qu’il écrira dès qu’il le pourra, pour vous faire savoir où il se trouve.
Maman est sous le choc.
- C'est tout?
- C’est tout.
*
Mon père est tombé dans une rafle alors qu'il rentrait du travail. Les agents se cachaient dans les couloirs de la station Saint-Paul. Il y en avait partout – les uns en civil et les autres, en uniforme. Impossible de passer entre les mailles du filet. La police demandait à tous les hommes de présenter leurs papiers, et ils arrêtaient les juifs étrangers. On ne leur avait pas confié une tâche bien difficile! Comme les autres, papa avait le mot "JUIF" inscrit au tampon rouge sur sa carte d'identité. On l'a emmené au commissariat, puis dans un centre où étaient déjà parqués des centaines d'individus – tous dans la même situation. Papa a repéré un agent qui paraissait plus compréhensif que les autres, et il lui a demandé de téléphoner au café de la rue des Rosiers. Il suffisait de laisser un message à l'attention de Fanny Crespi. L'agent a fini par consentir. Il faut dire que papa, pour appuyer sa requête, lui avait glissé un billet de 50 francs.
Une chance: c'était vendredi soir, et il venait juste de toucher sa paye.